SUD Education Solidaires SUD Education 94
Membre de l'union académique SUD éducation, de la fédération SUD éducation et de l'union syndicale Solidaires

1er degré | 2nd degré | Agents | Contractuels enseignants | Fiche-analyse | Interprofessionnel | Les luttes | Les représentant-e-s | Stagiaires | Moyens des établissements | Education prioritaire |


Organisation et souffrance au travail
Article publié le 21 novembre 2010

Actuellement des plans d’action contre la souffrance
au travail se multiplient : Xavier Darcos a été chargé de
mettre en place des commissions portant sur “La gestion
du stress et la gestion du résultat". Il s’agit dans ces
commissions de détecter les "fragilités" professionnelles
en utilisant une liste de "signaux" et une liste de
"signalants". Les différents plans d’action contre les
risques psycho-sociaux retiennent des indices comme
les personnes seules au moment des repas, les personnes
qui ne discutent pas avec les autres, les personnes irritables,
les personnes qui ont une vision pessimiste,
l’anxiété, la résistance au changement, la baisse de
performance, l’hyperactivité, le perfectionnisme, le
travail de qualité (la surqualité devient la recherche
obsessionnelle de la perfection !). La liste des "signalants"
comprend : la personne concernée, les collègues de
l’équipe, les Directeurs des Ressources Humaines, les
Assistantes Sociales, les médecins du travail, les proches
de la personne, le médecin traitant.

Cette approche de la souffrance au travail s’apparente
à une ultra-normalisation de l’activité professionnelle
d’où l’émergence et la multiplication de cabinets
spécialisés dans l’écoute psychologique et l’accompagnement
individualisé des salariés.

Selon Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie
du travail du Conservatoire National des Arts et
Métiers, il s’agit d’un véritable "prêt à penser en situation
difficile", d’un "guide des bonnes pratiques", d’un
despotisme compassionnel qui s’apparente tout
simplement à de la délation… "La surveillance généralisée
des « fragiles » risque de virer au despotisme
compassionnel."

Il existe une autre fausse piste dans le débat public
actuel sur la question du travail. C’est celle fondée sur
un style de management des relations humaines qui
consiste à "reconnaître l’individu dans l’entreprise".
Or Yves Clot considère que le "bien être" sans pouvoir
"bien faire" est une illusion de plus. En effet, "ce qui
fait le plus mal c’est de ne pouvoir se reconnaître dans
le travail qu’on fait."

L’accord sur le stress au travail est également une
fausse piste dans la mesure où il repose sur un
diagnostic erroné, hérité d’une conception hygiéniste
de la santé. La santé serait l’absence de maladie et la
définition du "stress", retenue dans le cadre de cet
accord, repose sur l’idée qu’il y a stress lorsque les
individus n’ont plus les ressources suffisantes pour
faire face aux exigences de l’organisation du travail.

Mais la santé, ce n’est pas l’absence de maladie et Yves
Clot préfère une autre définition de la santé, celle de
Georges Canguilhem : "c’est quand le sujet se sent
capable de porter la responsabilité de ses actes, mais
aussi quand il peut apporter des choses à l’existence,
qu’il peut créer entre les choses des liens qui ne leur
viendraient pas sans soi." Ainsi, Yves Clot propose-t-il
d’inverser la définition du stress retenue dans le cadre
de l’accord sur le stress au travail : "Il y a stress quand
l’organisation du travail n’offre plus les ressources
suffisantes pour que les salariés puissent faire un
travail de qualité qui souvent leur tient à coeur." C’est
la tâche empêchée qui rend l’individu malade. Il y a
souffrance au travail quand il y a empêchement de
"faire son travail bien ". Ce qui fait le plus de mal, ce
sont les activités empêchées, avortées, impossibles,
c’est l’effort individuel et collectif consenti pour refouler
ce qu’il faudrait faire… L’activité impossible est éreintante
et génère la souffrance dont on ne se remet pas.

Le réel de l’activité impossible c’est ce qui n’est pas
fait, plus fait et qui mine. Pour Yves Clot, faire son
métier, ce n’est pas seulement accomplir le travail qui
est confié, c’est aussi pouvoir être comptable de son
métier, s’y reconnaître, c’est la possibilité conservée
de faire autorité sur son travail. C’est quand l’individu
ne peut plus se reconnaître dans ce qu’il fait, qu’il ne
peut plus faire autorité sur son travail qu’il y a souffrance.
Dès lors, à quelle condition peut-on faire autorité
sur son travail et quels sont les critères d’un travail
bien fait ? À condition de ne pas être une collection
d’individus mais d’être un collectif, répond Yves Clot
à la première question. Le collectif n’existe vraiment
que lorsque l’on peut supporter entre collègues de
travail les désaccords sur la manière de travailler. Le
collectif c’est la possibilité de défendre son métier en
"s’y attaquant". Refaire du collectif, ce n’est pas faire
de l’homogène, c’est ensemble, entre collègues,
affronter les désaccords professionnels, c’est installer
la dispute professionnelle. Partout où on ne peut plus
"parler boulot", on risque de s’écarter du métier, on
triche avec le réel. Le travail est constitué d’imprévus,
ce n’est jamais stabilisé, "ça suppose toujours de
prendre la peine de vivre." Installer la dispute professionnelle
donc pour recréer du collectif et non plus
des collections d’individus, pour retrouver le plaisir
d’envisager de faire autrement ce que l’on est déjà
capable de faire, pour que "la qualité du travail
devienne un objet de controverse."

Pour Yves Clot, il s’agit non pas de négocier sur le
stress mais sur l’organisation du travail et sur les critères
retenus pour dire si un travail est de qualité ou pas.
"La question est là : la qualité du travail mérite-t-elle
de devenir une valeur centrale du salariat ? On doit
aussi pouvoir le discuter. Et sur quels critères ? Croire
que ceux qui travaillent n’ont surtout pas à s’en mêler
ou dire qu’il s’agit avant tout d’un problème de management
est une impasse. C’est peut-être seulement si
la qualité du travail devient un objet de controverse
entre les salariés que de nouveaux collectifs d’initiatives
pourront exister. C’est la porte par laquelle la santé
peut revenir au travail.

Si les conflits autour du travail et de la santé se détournent
de cet objet-là, ils risquent d’empoisonner la vie
professionnelle. Les fausses pistes sont nombreuses.
Mais la promotion d’un travail décent est possible si
une confrontation sérieuse s’ouvre sur ce terrain de
recréation collective. Au-delà de la « religion du
chiffre »."